HUMOUR ET TRADUCTION

EU COORDINATION s’est intéressé cette semaine à une excellente publication d’ Anne-Marie LAURIAN docteur d’Etat, directrice de recherche au Centre National de la Recherche Scientifique (Paris) qui aborde la traduction et l’humour.
Les récits très succincts que l’on trouve dans de nombreuses revues ou journaux américains sous la plume d’humoristes, les cours de «creative writing» ou «creative humor writing» qui sont prodigués dans quelques universités américaines, ou les coupures que l’on trouve dans de journaux français très confidentiels, participent du premier emploi de humour / humor (orthographie britannique ou orthographie américaine): l’auteur exprime fréquemment un mouvement d’humeur – mais il le manifeste avec humour, ce qui nous conduit sur le second emploi du mot.

Les théories classiques

Les théories classiques de la traduction nous dictent ce qu’une traduction devrait accomplir et comment elle devrait le réaliser, à savoir qu’un texte écrit en une langue L2 devrait exprimer le même sens qu’un texte écrit en une langue d’origine L1; et pour signifier le même sens, il convient d’ évoluer des mots aux idées, de la syntaxe aux champs notionnel, des formulations aux sémantismes, et puis de recommencer le chemin en direction inverse vers la langue-cible.

Les intentions de l’auteur et les données du texte se mêlent en général à un ensemble de connotations ou de références intégrant l’histoire, les attitudes, les modes de vie, la politique, les coutumes, la littérature, les sciences, et toutes formes de domaines dans lesquels les interlocuteurs natifs sont immergés en permanence et qui varient de provinces à provinces, donc de langue à langue dans le sens où la géographie et linguistique sont interdépendants.

L’humour est souvent fondé sur une complicité entre l’auteur et le lecteur

L’humour est souvent fondé sur une complicité entre l’auteur et le lecteur, l’émetteur et l’auditoire. Ce sont les éléments de cette complicité, de ces connaissances communes et de ces intentions partagées que nous pouvons décrire à travers de quelques exemples originaux. En voici un extrait d’un recueil établi par Des MacHale2.
-What has fifty legs but cannot walk ?
-Half a centipede.
Cette petite devinette est très aisée à assimiler et à traduire. Il suffit de transformer l’indication numérique: ”fifty” se «traduira» alors en «cinq cents» de manière à obtenir un «mille­ pattes» pour l’anglais «centipede». («Qu’est-ce qui a cinq cents pattes et qui ne peut pas marcher?” Réponse: “La moitié d’un mille-pattes.”) Le chiffre alors indiqué ne correspond à aucune réalité extralinguistique. Ainsi, la blague repose-t-elle sur un savoir linguistique partagé par l’auteur et les auditeurs.

Dans tous les énoncés, l’humour résulte de l’extension et du style de l’énonciation. Les mêmes énoncés prononcés dans des contextes particuliers ne seraient pas drôles ; mais présentés comme des lois transférables dans toutes les situations, ils prennent une apparence scientifique qui entre en « pseudo-contradiction » avec le contenu. Les mêmes propositions énoncés dans des situations particulières ne seraient pas drôles ; mais présentés comme des lois valables dans toutes les situations, ils prennent un aspect scientifique qui entre en «pseudo-contradiction» avec le contenu.

L’ultime exemple

L’histoire de la tartine de pain beur¬rée en est l’ultime exemple: qui n’a pas fait l’expérience de faire tomber par terre une tartine beurrée ou « confiturée » ; et si nous disons « pas d’chance » alors que le côté recouvert touche le sol, il n’y a rien de drôle; en revanche si nous faisons de cet incident un modèle expérimental d’une loi naturelle, alors nous rentrons dans l’humour. N’est-ce pas le cas du français (« Loi de la perversité de la nature: il est impossible de déterminer à l’avance quel côté du pain il faut beurrer ») ? Mais on pourrait concevoir une civilisation qui non seulement ne saurait pas ce qu’est une tartine mais qui, de plus, ne posséderait pas une science-expérimentale arrivée au stade d’observation des lois de la nature régissant le comportement des tartines ! Dans ce cas l’affirmation d’une telle loi, quelle que soit la langue, n’aurait aucune valeur.

Toutes ces connotations font que, même si la traduction de l’anglais au français ne semble pas un problème linguistique, on pourra rencontrer des situations difficiles lors du passage vers d’autres langues qui, par exemple, désorganiseraient l’expression lexicale de la notion de norme (vérité statistique ou comportement à adopter). Elle serait un obstacle à la traduction en français, surtout si l’on tient compte des instructions, voire de la normalisation, conseillées par les commissions ministérielles de terminologie françaises.

Enseignement et humour

Pourquoi l’enseignement des langues vivantes étrangères ne pourrait-il pas s’appuyer méthodiquement sur la compréhension et la traduction de l’humour ? On pourrait imaginer une progression du début de l’initiation à une langue seconde jusqu’au perfectionnement et à la pratique. De tous les supports la presse étant peut-être ce qu’il y a de plus difficile à comprendre parce que procédant d’une actualité en perpétuel renouvellement, serait à même de fournir des textes de haut niveau de difficulté pour des étudiants traducteurs (par exemple le Canard enchaîné).
L’humour d’Astérix peut être analysé à diffé¬rents niveaux et des traductions pourraient être trouvées qui rendent compte seulement des jeux de langue ou qui rendent compte aussi des allusions historiques, sociales, culturelles propres à chaque registre de la vie française dépeinte dans chacun des volumes.

Notre agence de traduction est impatiente de recueillir vos impressions et vos avis sur ce sujet original car humour et sérieux sont loin d’être incompatibles !

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